Adolf Wölfli et Baudouin de Jaer

Adolf Wölfli et Baudouin de Jaer

Un de mes amis ne jure que par « les petits moments d’éternité ». En gros, il s’agit d’instants, parfois fugaces, anodins pour certains mais qui, vous, vous marquent à jamais.

Et bien mardi dernier, Baudouin de Jaer, musicien et compositeur, m’a offert un de ces précieux moments qui restent et qu’on emporte avec soi.

Il a fait chanter une oeuvre d’art.

Mais reprenons depuis le début !

Mardi dernier, le 19 janvier, j’assiste à une conférence donnée à l’Iselp par Vanessa Noizet, dans le cadre de l’exposition Du nombril au cosmos.

Elle parle bien Vanessa Noizet. Toute menue, toute simple, elle brille par sa maîtrise.

Le sujet ? Adolf Wölfli, un artiste suisse d’art brut dont l’oeuvre compte plus de 25.000 dessins, illustrations et collages. Le tout créé entre 1899 et 1930, alors que l’homme (diagnostiqué dementia paranoïdes suite à deux tentatives de viol sur mineures) est interné à l’hôpital psychiatrique de la Waldau à Berne.

Les premiers dessins sont réalisés à l’aide de crayons noir et blanc. Entre les cercles, les rosaces, les spirales, les frises se greffent des petites scènes romanesques. Les portées musicales sont déjà présentes mais dépourvues de notes.

A partir de 1907, Wölfli commence à utiliser des crayons de couleur. D’autres changements s’opèrent : les éléments décoratifs se complexifient et s’ordonnent ; des mots et des chiffres surgissent, rangés en ligne et en colonne ; les portées se chargent de notes ; …

C’est en 1907 que Wölfli fait la connaissance de Walter Morgenthaler, jeune psychiatre affecté à la Waldau. Rapidement, Morgenthaler se passionne pour son patient. En 1921, grande première dans le monde psychiatrique, il lui consacre une monographie : Ein Geisteskranker als Künstler (Un malade mental en tant qu’artiste). C’est lui qui fera connaître le travail de Wölfli au grand public et, plus particulièrement, à Jean Dubuffet, le père de l’art brut.

Adolf Wölfli crée par cycle : Du berceau au tombeau de 1908 à 1912, les Cahiers géographiques et algébriques de 1912 à 1918, les Albums-cahiers de danses et de marches de 1924 à 1928 et enfin la Marche funèbre de 1928 à sa mort.

Au total, vingt-cinq mille pages manuscrites, réparties dans quarante-sept livres. Wölfli s’y invente une biographie imaginaire dans laquelle il vit des choses exceptionnelles aux quatre coins du monde. Aussi fabulateur que génial, il construit un univers fantasque et complexe, dont lui seul possède la clé.

Sur ces 25.000 pages, 5000 comportent des partitions musicales. Dix d’entre elles ont été décryptées et retranscrites par le violoniste et compositeur belge Baudouin de Jaer.

Après la conférence de Vanessa Noizet, nous avons donc quitté l’Iselp pour l’Art & Marges Musée.

Baudouin de Jaer nous y attendait au premier étage, devant l’une des oeuvres de Wölfli, son violon à la main.

Il ne se contente pas d’interpréter l’oeuvre. Il explique, commente, démontre. Avec aisance, humour et simplicité, il passionne. Solaire, il (s’) enflamme. « L’oeuvre de Wölfli ne se limite pas à une seule lecture, précise-t-il, c’est une oeuvre d’art totale ».

Comment une personne, vraisemblablement non initiée à la musique, démente de surcroît, peut-elle composer quelque chose d’aussi construit, structuré et mélodieux ?

En 1916, Wölfli se plaint « de visions durant lesquelles on lui impose des images » (…)

Bref, faute d’explication logique, je me contente d’écouter et de réécouter en boucle The Heavenly Ladder / Analysis of the Musical Cryptograms. En espérant que le rêve de Baudouin de Jaer se réalise et que la musique de Wölfli soit, un jour, interprétée par les plus grands.

Ce jour là, je serai au premier rang ;)

Adolf Wölfli et Baudouin de JaerAdolf Wölfli et Baudouin de Jaer